UN JOUR
Un jour je dormirai
Flottant entre les mondes,
Ignorant de quel frai
Les étoiles sont fécondes;
Grosses de minerais
Pulsés en gelée d'ondes,
Ces scories et ce brai
Qui colmate mes songes.
JEAN JACQUES PRICHONNET
Amis Croqueurs, voici, en hommage à Jean-Jacques Prichonnet qui vient de mourir, "Les grillons", extrait du recueil Quartiers de lune, pour lequel il avait obtenu en 1984 le prix Maurice Rollinat et le prix François Villon.
Enfants, n'irritez pas avec un brin de paille,
Les musiciens des champs dont les airs favoris
Se mêlent au passé, même si leurs cricris
Naissent d'un instrument qu'un long usage éraille.
La nuit vibre parfois autour de nos maisons
Et, cachés dans la chambre, ils dirigent un rêve:
Une cigale joue et je dors sur la grève
Mais le voyage change au rythme des saisons.
Ils ont de vieux hôtels, amis des chansons tristes,
Où l'obscurité tiède égrène leur refrain
Et la braise de l'âtre ou l'or du four à pain
Tremblent au crissement de ces petits artistes.
Discoureurs jamais las, troubadours sans fortune,
Lorsque l'aurore point, balayant les chemins
Des rêveurs attardés, grillons autant qu'humains
Réintègrent l'abri de leurs quartiers de lune.
IL Y A
Il y a la ligne médiane
Il y a le flou artistique
Il y a le oui et le vent
Les envols et les non-dits
Il y a l’éclat et le bémol
Il y a le chant et l’oiseau
Il y a le silex et l’apex
Il y a le grill et la trille
Il y a la ligne médiane
Pliure où la vie
Inscrira comme
En un test de Rorschach
Un jour l’image de la mort.
FAITS DIVERS
Amis Croqueurs, j'appréhendais d'avoir à tenir la poignée de l'aviron de godille pour ce défi. Or, quel régal de lire vos textes, aussi riches, variés, talentueux!
Voici donc ma petite contribution avant de passer le manche au prochain capitaine de l'arche "Croqueur de mots" .
Plage des Vergnes. Hier matin.
Pendant la séance de voile scolaire, les enfants ont cru voir un dauphin. En s’approchant, ils s’aperçurent que c’était bel et bien la tête d’un sanglier qui sortait de l’eau. Leurs cris effrayés alertèrent une vieille dame qui se saisit d’un lourd chandelier, s’apprêtant, au péril de sa vie, à assommer la bête pour sauver les enfants.
Les pompiers dépêchés sur place ne purent que constater les faits : le sanglier s’était enfui dans le bois.
[Le sujet de ce défi m’a été inspiré par deux faits divers sans lien aucun, ni de temps, ni de lieu :1) un sanglier qui aurait semble-t-il traversé la Gironde à la nage. 2) Dans une maison de retraite, une vieille dame en a assommé une autre avec un chandelier] D'autre part un dauphin a hanté la plage tout un été, à la grande joie des baigneurs et au grand dam des autorités.
Vous avez- lu jusqu’au bout ? Vous avez droit à un bonus, sous forme de fable :
Une vieille dame – levée de bonne heure
Avait pris pour canne, par erreur
Son chandelier sur la cheminée
Pour aller sur la plage pêcher.
Là les enfants poussaient des cris,
Réfugiés dans des bateaux gris,
Car un sanglier tout trempé,
Sorti de l’eau, les approchait.
Courageusement la vieille dame
Avec son chandelier l’assomme.
Moralité :
Mieux vaut d'une chandelle la lumière
Qu’installer des panneaux solaires.
JUIN 1
Le nez dans les cerises
Perchée sur l'escabeau
Suis oiseau.
JUIN 2
Blés blonds,
Vénitien ou cendré -
Bientôt la moisson
VICTOR SEGALEN
Amis Croqueurs, pour ce Jeudi 24 Juin, voici, un texte de Victor Segalen tiré de son cycle chinois.
C’est une « Stèle », dont je ne peux malheureusement reproduire les idéogrammes joints :
LIBÉRATION
On souffre, on s’agite, on se plaint dans mon Empire. Des rumeurs montent à la tête. Le sang, comme un peuple irrité, bat le palais de mes enchantements. La famine est dans mon cœur.
La famine dévore mon cœur : des êtres naissent à demi, sans âmes, sans forces, issus d’un trouble sans nom.
Puis on se tait. On attend. Que par un bon vouloir s’abreuvent de nouveau vie et plénitude.
*
Comme le Fils du Ciel visitant ses domaines, et jusqu’au fond des prisons de sécheresse portant lumière et liberté,
Libère en toi-même, ô Prince qui est en moi, tous les beaux prisonniers-désirs aux geôles arbitraires, et qu’en grâce et retour,
Tombent sur mon Empire les gouttes larges de la satisfaction.
TONDUS
Pendant que je tondais
Des footeux impavides
Scotchés à la télé
Regardaient des joueurs
Dopés au porte-monnaie
Se donner des coups de pieds
Voire se flanquer des baffes.
Mais point de coups de têtes:
Ils ont perdu la boule....
ETRE
Etre un regard
Etre un sourire
Une exigence
Une indulgence
Etre un fluide
Une évanescence
Etre une présence
Une émergence
Une dissidence
Etre ses failles
Vaille que vaille
Et ses faiblesses
Sans mollesse
Etre une vigilance
SILENCE
Poème pour le Jeudi 17 Juin, chez les "Croqueurs de mots"
Silence
Lourd et dense
Enserre, angoisse
Silence
Déploie, libère
Sculpte, affirme
Silence
Suspension, évanescence
Soi ; rien ;
Silence.